26 novembre 2009
L'herbe est plus verte ailleurs - saison 20
Pour ceux qui veulent réviser, la saison 19 se trouve ICI et finit comme ça...
Cette rencontre avec ta mère que tu n'avais pas vue depuis un an et demi te consterne et la cohabitation forcée avec ton frère dans la maison de ta grand-mère se solde par une échauffourée sanglante qui te renverse l'estomac. Au cas où tu aurais eu encore quelque espoir, ce n'est certes pas de ce côté que tu peux attendre un quelconque soutien. Contre toute attente, tu es ravie de laisser tout ça derrière toi pour retrouver ton barbecue londonien.
...
Ces vacances t'ont déstabilisée mais ce n'est pourtant pas le moment de flancher. Que ce soit du côté du bureau où tu vas côtoyer le Saint des Saints sous peu, ou du côté de l'hôpital où tout sera bientôt mis en œuvre pour que tu pondes de beaux-gros-œufs-bien-gras, tu vas devoir faire face à ton curieux destin et c'est des décalitres de potion magique qu'il te faudrait ingurgiter pour te sentir à la hauteur de la tâche.
A Wandsworth, tu as à peine remis les pieds dans l'entrepôt que les deux compères reviennent à la charge. A force de harcèlement, tu te dis que finalement, les occasions où tu as caracolé en position de force n'ont pas été légion dans ta triste vie de bureaucrate mal orientée. Tu décides de leur tenir la dragée haute en négociant ton salaire. Après trois entretiens de marchands de tapis, ton boss préféré finit par lâcher et tu sors gagnante de ce duel impitoyable.
Et tout bien réfléchi, on peut dire que ce rebondissement arrive à point nommé pour canaliser le flot de tes neurones. Du coup, c'est presque sereine que le 28 juillet 2000, tu vois le Gonal-F rappliquer dans ta vie pour une nouvelle idylle. Cette fois, tu innoves et avant que l'homme ne te bombarde l'aiguille, tu te jettes sur le congélateur pour y prélever un cube miracle appelé glaçon. Grâce à cette ruse qui fonctionne à merveille, ta peau écarlate et congelée ne réagit plus à l'attaque. Le tout étant d'éviter de piquer sur une veine, au risque de traîner des bleus terrifiants pendant plusieurs semaines. A force de tâtonner et d'expérimenter, tu repères enfin un centimètre carré idéal sur la cuisse gauche et c'est lui que tu choisis pour cible privilégiée jusqu'à la fin du traitement.
Huit jours plus tard, tu n'en mènes pas large en te rendant à l'hôpital pour le premier scan. Et si c'était comme l'autre fois ? Et si ton corps n'avait pas bougé d'un iota ? Mais le visage de ta toubib adorée s'éclaire. Cinq follicules à droite, deux à gauche. L'homme est content et tu te surprends à renouer avec l'espérance. La roue tournerait-elle enfin ? En dépit de tes réticentes, tu te laisses aller à rêvasser et après le deuxième scan, tu es définitivement couronnée poule-pondeuse-of-the-week. Le prélèvement est officiellement programmé. Après demain, tu passes sur le billard.
C'est ainsi que le mercredi 9 août 2000, pendant que la plupart des gens que tu côtoies sont en train de s'enduire d'huile solaire sur une plage quelconque, tu décanilles à 6h pour sauter dans le bus et débouler à 7h30 au Queen Mary's Hospital en vue d'une egg collection.
Une infirmière absolument charmante t'installe dans une sorte de petite chambre séparée des voisins par ces fameux rideaux en tissu chamarré que tu aimes tant. L'homme noue la chemise dans ton dos et tout-à-coup, le docteur Ebtisam débarque en tenue de combat, bleue des pieds aux épaules, une charlotte infiniment seyante sur la tête. Le moment est venu pour toi de faire ta grande entrée dans le theater où quatre infirmières s'activent. Une aiguille se plante délicatement dans ton bras. Tu te dis que cogiter serait pure folie et c'est vers tes prochaines vacances au Maroc que tu orientes ton esprit. Ironie du sort, l'infirmière qui est en train de t'envoyer planer sur un nuage de ouate part aussi là-bas à Noël. L'occasion de tailler une bavette et ne serait-ce les uniformes mouvants, tu te croirais volontiers chez Newens à papoter entre copines, une tasse de Darjeeling dans une main et des Maids of Honour plein l'assiette. Mais à propos de papilles en extase, c'est plutôt un étrange goût métallique qui envahit brusquement ta douche. Ton départ au septième ciel est imminent et pour être franche, tu trouves ça divin. Ne plus gamberger, ne plus ressentir les misères de ton corps. Une sorte de parenthèse bénie. Enfin.
Quand tu émerges de cette promenade dans le néant, tu te trouves dans une chambre, entourée de quatre autres femmes. Il doit être tard. Tu sais qu'à la minute même où tu as quitté le theater, l'homme est parti au centre de FIV avec sous le bras tes eggs bien rangés deux par deux dans un incubateur. Une fois sur les lieux du crime, sa mission à lui, c'était de s'isoler dans le salon rose. Ce n'est pas la première fois. L'homme en a pris son parti et c'est toujours une franche rigolade quand il te raconte l'accueil préalable à la petite cérémonie et les moyens déployés pour que tout se déroule sans tribulations. Après tout, c'est tout de même moins barbant de contempler béatement des posters de filles dévergondées que de te colleter les séances d'étriers.
La balle étant donc dans son camp, tu t'abandonnes à un sommeil profond. A ton réveil, deux tasses de thé, des toasts accompagnés de confitures d'abricot et de framboises et pas une douleur. Ca t'étonne un peu mais tu profites de cet instant de félicité suprême sans plus réfléchir.
Puis le mari de ta voisine rapplique soudain avec son incubateur vide suivi de près par l'homme qui t'explique que deux ovocytes ont été apparemment placés en éprouvettes. La maîtrise de l'anglais gynécologique de l'homme étant relativement précaire, voire douteuse, tu restes un tantinet sceptique et tu lui répètes en boucle : "Non, mais t'es sûr, t'as bien compris ?". De toute façon, à l'heure qu'il est, les deux héros sont certainement extrêmement courtisés par des milliers de spermatozoïdes déchaînés et c'est seulement demain que tu découvriras si la fécondation a pris ou pas. A ce stade, si tu en crois ces foutues statistiques, 88% des femmes peuvent prétendre à une ré-implantation. Ca serait bien le diable si tu faisais partie des 12 autres.
Le lendemain, un peu vaseuse, tu restes à la maison et c'est avec toute la bravoure dont tu peux faire preuve que tu décroches enfin ton téléphone pour savoir si cette nuit, par hasard, t'aurais pas fait un enfant du côté de London Bridge. La nouvelle ne te donne pas envie de faire des bonds de trois mètres. Seul un follicule peut être ré-implanté. Tes chances de réussite sont réduites à peau de chagrin et tu commences à déchanter a little bit.
Le vendredi 11 août 2000, terrifiée par l'hypothèse de l'échec, tu te pointes presque à reculons au centre de FIV pour le grand final. A 15h30 dans cette toute petite salle où tu attends allongée, l'homme à tes côtés, une anglaise que tu ne connais ni d'Eve ni d'Adam ouvre tout à coup la porte et brandissant une seringue, te décrète très solennellement : "Here's your embryo, Mrs X." Cette image surréaliste restera gravée dans ta caboche et dans ton cœur comme une ultime et infime lueur d'espoir.
Quinze jours plus tard, tu peux archiver ton deuxième et dernier dossier de tentative de FIV sur le sol britannique. La roue est tellement grippée que tu en vomirais.
CE POST EST EVIDEMMENT DEDIE A L'HOMME AVEC TOUT MON AMOUR DE FEMME FIDELE ET SOUMISE
22 novembre 2009
Jaune, et alors ?
Garder le sens de l'humour en toute occasion n'est pas chose aisée...
Etre la Maman de Miss Cocotine est la plus belle aventure qui me soit arrivée dans ma vie.
Je savais que la faire entrer à l'école, c'était une chance formidable mais c'était aussi devoir accepter un jour ou l'autre qu'elle soit confrontée à la curiosité, la bêtise, la méchanceté, l'ignorance.
Ca a commencé en fin de deuxième petite section. Elle ne parlait pas encore correctement. Un jour, elle m'a dit : "Suis jaune." C'est à cet instant que ma bulle de bonheur, d'amour et de joie a crevé. Il fallait se rendre à l'évidence. La cour de récré, c'était une vraie jungle et cultiver un angélisme béat ne servait à rien.
Il fallait se positionner et la défendre. Ne sachant d'où venait l'agression, j'ai attendu patiemment sans changer de comportement mais en restant sur mes gardes et l'année suivante, quand elle a parlé plus facilement, elle m'a donné des noms. Curieusement, c'était les copines les plus proches, celles qu'on avait invitées pour son anniversaire. Avec l'homme, nous avons gambergé et puis nous avons décidé d'en parler uniquement à la maîtresse puisque cela se passait dans le contexte scolaire. Elle a promis de rester vigilante. L'année a passé sans autre anicroche.
Mais depuis la rentrée en grande section, Miss Cocotine en bave pour trouver sa place au milieu d'enfants qui parlent bien et qui sont loin d'être tendres entre eux. Je l'ai compris quand un soir au goûter, elle s'est mise à tirer sur ses paupières. Je lui ai demandé : "Mais qu'est-ce-que tu fais ?" "C'est Lila qu'a fait ça et elle a dit : "En Chine, t'avais rien à manger et c'est bien fait pour toi." Là, mon sang s'est mis à bouillonner. L'histoire commençait sérieusement à me courir sur le haricot. Il fallait prendre le taureau par les cornes.
Avec l'homme, nous en avons parlé à la maîtresse qui s'est plus impliquée que celle de l'année passée et qui a pris la fameuse Lila entre quatre yeux pour lui demander ce qui lui posait problème. Trouvant qu'elle avait franchement dépassé les bornes, j'en ai aussi parlé à ses parents qui ont été, selon leur expression, soufflés.
Evidemment, Lila a nié face à la maîtresse et a nié face à ses parents. Depuis, elle a changé de comportement et elle est tout sucre tout miel avec Miss Cocotine et avec moi. Tant mieux. On peut supposer qu'elle a compris.
Oui, mais voilà, l'histoire serait trop simple si les attaques ne venaient que d'une seule petite fille. Miss Cocotine a continué à me rapporter que les enfants étaient méchants avec elle. Ne sachant que faire et ne voulant pas accuser sans preuves, j'en étais à me demander où était la vérité dans tout ça quand je me suis fait surprendre un matin d'atelier lecture par la petite Paula qui, devant ma fille et plusieurs autres enfants, m'a dit : "Elle est née en Chine, hein ?" La voyant venir avec ses gros sabots, je lui ai répondu oui et j'ai ajouté que ma fille en parlait si elle avait envie d'en parler et à qui elle souhaitait en parler, que c'était son histoire et que c'était à elle de décider. Mais la gamine a surenchéri : "Oui, mais elle parle mal parce qu'elle est née en Chine !" Alors, je lui ai répondu : "Non, elle ne parle pas mal. Il y a beaucoup d'autres enfants qui parlent comme elle et ce n'est pas parce qu'elle est née en Chine." Elle s'est tu et tout le monde est passé à autre chose.
Il se trouve que quelques jours après, alors que je venais chercher ma fille pour sa séance d'orthophonie, la petite Paula a remis le couvert et en pleine cours de récréation, m'a dit devant ma fille et plein d'autres gamins : "Quand est-ce-qu'elle parlera mieux ?" Alors là, je l'ai bien regardée et je lui ai dit : "Tu trouves que c'est gentil, d'avoir une attitude comme ça ? Tu trouves que c'est agréable, pour elle, d'entendre sans arrêt qu'elle parle mal ? Maintenant, tu vas t'occuper de ce qui te regarde et tu vas la laisser tranquille !" J'étais relativement remontée et assez contente de lui clouer le bec. Depuis, la fameuse Paula me lance des regards noirs. Je l'ai dans le collimateur et si jamais je suis témoin de nouvelles agressions, je serai obligée d'en parler à ses parents.
Mais toutes ces questions sont aussi générées par le fait que la maîtresse travaille sur l'Afrique et essaie justement d'attirer l'attention des enfants sur la différence. Ce que j'ai pensé positif dans un premier temps. Or, apparemment, elle se sert parfois de Miss Cocotine pour illustrer ses propos. J'avais des soupçons mais j'en ai eu la confirmation vendredi en accompagnant la classe aux ateliers des Droits de l'Enfant du bled. Comme j'étais dans son équipe, l'une des intervenantes de la classe m'a dit :"C'est bien, ça leur montre qu'ils doivent tous s'accepter et justement, pour votre fille, c'est important. On leur explique : "C'est comme elle qui est née en Chine, bla, bla, bla..."
A cet instant, j'ai compris que sous couvert de bien faire, ma puce était constamment montrée du doigt comme étant différente des autres. Voilà pourquoi Miss Cocotine rentre pratiquement tous les soirs en se plaignant que les enfants ne sont pas gentils avec elle et qu'ils se moquent d'elle parce qu'elle a les yeux bridés.
Vendredi, j'ai reparlé de tout ça avec son orthophoniste et ce qui m'a réconfortée, c'est qu'elle voit les choses exactement de la même manière que moi. Miss Cocotine est très sensible et s'entendre sans arrêt rappeler qu'elle est née en Chine doit la ramener à son histoire douloureuse et drôlement la perturber. Elle m'a conseillé d'attendre les prochaines vacances et d'aviser si les choses ne se tassent pas.
Tout simplement parce que ce genre de comportement porte un nom. Ca s'appelle la xénophobie et ça peut mener au racisme.
C'est très difficile de réagir avec justesse dans ce genre de situation mais en tant que parents-adoptants d'un enfant qui ne nous ressemble pas, c'est au quotidien qu'on doit faire face à ceux qui prennent un malin plaisir à nous faire remarquer que notre histoire est différente. Protéger notre fille, c'est notre mission.
D'ailleurs, c'est écrit dans les Droits de l'Enfant, non ?
Voici de très belles affiches réalisées par des enfants pour cette journée internationale. D'autres figurent LA.
20 novembre 2009
L'herbe est plus verte ailleurs - saison 19
Pour ceux qui veulent réviser, la saison 18 se trouve ICI et finit comme ça...
Fin mai, tu plaques tout pour t'envoler vers les eaux turquoises d'un pays que tu adores, la Turquie. Loin d'en faire le tour en car comme au temps où t'étais persuadée que le sac à dos te donnait un style dément, tu t'enfermes dans un Club très connu et garanti-sans-enfant pour nager dans le tout compris et l'infantile absolu. Après tout, l'homme et toi, vous méritez bien de vous faire bichonner à coup de cocktails multicolores et de massages turcs.
...
Toutes les bonnes choses ayant malheureusement une fin, tu réintègres ton one-bedroom flat à Sheen bronzée certes mais d'une humeur de dogue. 17° à Gatwick, ça calme d'entrée la vacancière qui débarque gaie comme un pinson. Au mois de juin, en Angleterre, il faut que tu traînes encore tes Doc Martens et ta-doudoune-sans-manches-achetée-en-sales-pour-6-pounds-au-Gap-de-Richmond.
D'ailleurs, c'est attifée comme ça qu'avec ton copain Reynald, tu décides d'aller fureter du côté de South Bank pour voir de tes propres yeux ce dont tout Londres parle. Du Millenium Bridge tout nouveau tout tremblant à la Tate Modern, il n'y a qu'un pas que tu franchis doucement, ballotée par une foule de curieux. Mais le clou du spectacle est un peu plus loin et c'est après une queue à la mode Disney que tu goûtes aux délices d'une escapade céleste, épatée par cette vue époustouflante que t'offre le déjà très célèbre London Eye, dominant les toits de Londres du haut de ses 135 mètres.
Tout comme les virées au restaurant indien du bout de ta rue où le boss t'accueille désormais en VIP, les balades à bicyclette le long d'une Tamise douce et reposante ou les tartiflettes de ta-copine-Anne-raide-dingue-de-son-Nick-qui-sort-avec-elle-juste-parce-qu'elle-est-française, cette parenthèse est destinée à gommer tes souvenirs noirs de grossesse-qui-n'en-était-pas-une.
Dans la série "Il faut impérativement visiter la Grande-Bretagne de fond en combles avant de lui dire adieu", tu prépares ton balluchon avec enthousiasme et pariant sur un temps clément en cette fin juin, tu pars camper une nuit à Bath. Non s'en être passée par Stonehenge, d'ailleurs pour la deuxième fois de ta vie . L'occasion de repenser avec un brin de nostalgie à l'été glorieux de tes 15 ans, quand tes parents t'avaient expédiée en séjour linguistique à Portsmouth, persuadés que t'allais cartonner en anglais l'année suivante alors que toi, tu ne rêvais que d'une chose : que ce satané Stéphane te roule enfin ce patin dont tu crevais d'envie.
Le tour de ville de Bath t'emballe d'entrée mais c'est sans conteste du camping Newton Mill que tu te souviendras jusqu'à ta mort, et même après. Pétrifiée par un froid humide, tu pestes toute la nuit et tu jures croix de bois croix de fer que si tu ne tombes pas dans un coma irréversible avant l'aube, tu jetteras au feu ta carte des campings britanniques.
Au petit matin, gelée et courbatue, tu remballes tes piquets en quatrième vitesse et tu décrètes officiellement que ta tente ne reverra plus jamais le sol britanique. Il est temps de mettre le cap sur Hay-on-Wye qui t'a tant plu en février pour te faire dorloter pendant deux jours avant de rejoindre tes pénates et rendre la clé de la Mégane à Europcar.
La récréation est terminée. Plus l'heure de sniffer le Synarel approche et moins tu es chaude pour cette deuxième tentative de FIV. Il faut dire que l'homme et toi, vous vous posez une question extrèmement légitime vu la tournure qu'ont pris les évènements. Pourquoi diable ces médecins s'entêtent-ils à faire des FIV alors que manifestement, aucune éprouvette ne semble nécessaire ? Les explications ne sont pas claires et tu en viens à t'interroger encore une fois sur le fonctionnement du système de santé anglais. Pour quelles raisons vous oblige-t-on à pratiquer une FIV alors qu'une stimulation pourrait apparemment suffire ? Ce service hospitalier a-t-il un intérêt dans cette histoire ? Pour vous, l'effort financier est colossal. Alors pourquoi vous y contraindre ? Tu ne sais plus que penser et cette sale impression d'être une pauvre petite souris de laboratoire te colle aux neurones.
En même temps, il te paraît inconcevable de reculer. Surtout parce que tu n'as aucune autre option. Alors tu baisses les bras et tu obtempères. Le lundi 3 juillet, tu te lances dans un nouveau traitement en maugréant.
C'est ce moment que choisit l'état-major de ta boite pour te convoquer et te demander de reprendre le poste de ta collègue Anne qui lève l'encre la semaine prochaine. Sur-le-champ, tu remercies chaleureusement et poliment pour la confiance qu'on t'accorde puis tu remets tout le monde dans le droit chemin. C'est non. So sorry. Travailler à mi-temps, c'est pratiquement une question de vie ou de mort. L'équipe médicale t'a recommandé du calme pendant les traitements et concrètement, tu as besoin de temps libre. Or, ta chère copine oeuvre à plein temps et accepter sa charge de travail, ça reviendrait à supporter un poste et demi sur 40 heures. Personne ici n'étant au courant de tes petites sauteries au Queen Mary's Hospital, les bosses ne captent pas pourquoi tu te montres si bornée. Alors ils te flattent, te font miroiter monts et merveilles et te jurent leurs grands dieux qu'ils ne te donneront pas beaucoup de boulot. Sans pour autant te proposer une hausse de salaire. Tu n'en démords pas et tu les quittes pantois.
Là-dessus, tu jettes ton flacon de Synarel dans une valise et tu prends la poudre d'escampette direction ton pays bien-aimé. Deux jours à Paris et sept dans le Périgord, rien de tel pour te remettre d'aplomb. Enfin, c'est ce que tu crois. Tu es loin d'imaginer que Loubressac, Autoire et Urval seront noyés dans une bruine glacée, que ce temps de plomb te colleras aux basques du premier au dernier jour et que pour couronner le tout, tu reviendras à Sheen la queue entre les jambes et les boyaux tricotés. Cette rencontre avec ta mère que tu n'avais pas vue depuis un an et demi te consterne et la cohabitation forcée avec ton frère dans la maison de ta grand-mère se solde par une échauffourée sanglante qui te renverse l'estomac. Au cas où tu aurais eu encore quelque espoir, ce n'est certes pas de ce côté que tu peux attendre un quelconque soutien. Contre toute attente, tu es ravie de laisser tout ça derrière toi pour retrouver ton barbecue londonien.
CE POST EST EVIDEMMENT DEDIE A L'HOMME AVEC TOUT MON AMOUR DE FEMME FIDELE ET SOUMISE
05 novembre 2009
L'herbe est plus verte ailleurs - saison 18
Pour ceux qui veulent réviser, la saison 17 se trouve ICI et finit comme ça...
Et c'est là que dans un élan d'égocentrisme dont elle seule a le secret, ta charmante belle-soeur te poste huit photos d'elle enceinte jusqu'au cou sur fond de soleil Club Med et de son mari lisant joyeusement Enfants Magazine. Accablée, tu classes ça dans un dossier estampillé "Indécrottables Garces" et tu balances le tout aux archives cinquième sous-sol.
...
De la phrase "Spoil yourself 'cause you're worth it.", tu fais ta devise pour les deux mois de trêve qui s'annoncent. Ca tombe bien. Le printemps repointe doucement son nez sur Londres et la vie devient automatiquement plus douce.
Fréquenter les autres n'est pas une priorité et tu t'enfermes dans une solitude intentionnelle et salutaire. Ignorer les ventres trop ronds, les landaus qui gazouillent, les bambins bouillonnants est crucial et tel un pauvre cheval propulsé dans l'arène, tu t'armes d'une paire d'œillères virtuelles.
Ton coup de coeur pour Kew Gardens se transforme en amour inconditionnel et tu t'offres une carte de membership qui t'ouvre les portes de ce paradis bucolique pour toute la saison. Deux fois par semaine au moins, tu sautes sur ton vélo et tu pars y noyer ton esprit confus, ouvrir grands les yeux et souffler. Souffler toute cette colère que tu as au fond de toi et tenter d'écarter un moment la question qui te hante : "Mais pourquoi moi ? Pourquoi moi, encore et toujours ?"
Le passé te gangrène l'âme et te ramène inévitablement à Courbevoie. Tu as 16 ans et le coeur pur sucre. Pour une fois, les parents t'ont délivré la permission de sortir et c'est sur les quais de Seine que ton avenir va se dessiner. T'as à peine posé un doigt de pied dans cette boom que ses yeux verts te retournent comme une crêpe. A 18 ans et demi, au grand dam de sa mère, tu lui dis dit oui pour la vie devant ton curé préféré, et à 19, le bon docteur Grencourt de Courbevoie t'annonce brutalement qu'il a un souci pour avoir des enfants. En revanche, ajoute-t-il sans réaliser son manque de finesse, chez toi, tout fonctionne bien. Bercée par tes rêves stupides de petite fille gavée de "Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants.", tu prends ça en pleine poire. Le soir, en rentrant, il te retrouve planquée derrière la porte de la cuisine, le visage détruit de douleur et une bouteille de JB vide à la main. 1982. Personne ne t'aide à surmonter ça. Infiniment tabou. Côté médical, aucun traitement n'est proposé. A classer dans la série : "La faute à pas de chance." A toi de te dépatouiller et d'ingurgiter. A lui de vivre avec cette culpabilité orchestrée. De cet échec, tu ne te relèves pas et trois ans plus tard, ton chemin se sépare du sien. Ton entourage conclut facilement et rapidement d'un "T'étais trop jeune."
Des années après, tu apprends qu'il a eu une petite fille et tu te dis que nom d'un chien, la vie se moque ouvertement de toi. Il te faudra des mois mais tu finiras par déglutir et en arriver à penser sincèrement : "Tant mieux pour lui."
Quinze ans plus tard, le sort s'acharne. En tout cas, c'est ta conclusion et cet entêtement du destin t'amène à te persuader que ce après quoi tu cours éperdument ne t'arrivera jamais. Ce qui ne t'empêche pas de garder tout au fond de toi cette petite lueur d'espoir ridicule que tu voudrais pouvoir écraser d'un coup de talon amer et lourd, histoire de vivre simplement et tranquillement. Comme les autres.
Sentant le souffre te menacer, t'avais anticipé et bouclé une semaine de vacances en mai. C'est maintenant ton unique objectif. Au bureau, perceuse et coup de masse se sont tus. Les travaux insupportables de début d'année sont enfin terminés. Quelques salariés profitent désormais d'un nouvel univers qui rend malades ceux qui restent collés dans ce fourbis confiné. Pas de bol, tu fais partie de la deuxième catégorie. Et ici, on peut dire que rien n'a évolué. Un rouleau de moquette fait office de porte-manteau, l'imprimante repose sur deux planches poussiéreuses et tu fermes les yeux sur la bouilloire rongée par le tartre. La routine est là, lourde comme du plomb mais tu n'as pas une once d'énergie pour chercher un autre job. A quoi bon ? D'ici neuf mois, tu seras résidente au Canada.
Enfin, rien n'est moins sûr car vu la tournure qu'ont pris les évènements, t'as mené ton enquête et le résultat t'a plongé dans un abîme de doutes. Les traitements contre l'infertilité sont au Québec comme en Angleterre, à la charge des patients. Et contre toute attente, tu viens d'apprendre que la somme à débourser est encore plus élevée : 18000 FF pour une tentative contre 12000 à Londres.
Assommée par tout ça, tu en viens à rêver de rentrer au bercail et tu ne rates pas une occasion de fantasmer sur ce Paris qui a bercé ta jeunesse, sur cette France qui t'apparaît aujourd'hui comme la Terre Promise. Seulement, rien n'est simple. Quitter Londres signifierait démissionner tous les deux et tu sais pertinemment que te pointer sans feuilles de paie dans une agence immobilière française, ce serait pire que de donner le bâton pour se faire battre. Sans compter que tu n'as aucune caution à fournir. En désespoir de cause, tu téléphones au Palais de la Femme qui s'avère réservé aux étudiantes et aux femmes qui travaillent, puis dans ce foyer de Montrouge, qui lui, est destiné aux moins de trente ans. Autant dire que tu ne vois pas l'ombre d'une happy end à ta pitoyable quête et que t'es prête à égorger le premier qui osera te créditer d'un arrogant : "Quand on veut, on peut !".
Alors tu continues à t'émerveiller pour cette ville qui ne te laisse pas de répit mais que tu aimes envers et contre tout. De South Bank et son Oxo Tower à Holland Park et son jardin japonais, de Brick Lane et ses beigels au saumon à Highgate et son intrigant cimetière, de Richmond et son green à Islington et ses puces, de Columbia Road et ses bouquets à Isabella Plantation et ses rhododendrons, tu t'imprègnes de tout ce que la culture anglaise a d'épatant et de réconfortant.
Dans la série "se faire du bien est absolument vital", tu claques 8 £ dans un barbecue, 11 dans "Vegetarian barbecues & grills" de Rose Elliot et quand tu n'organises pas des échappées pic-nic-chic et petit-vin-roumain-délicieux sur coucher de soleil à Richmond Park, tu mitonnes poivrons-rouges-jaunes-et-verts-fourrés-à-la-feta, brochettes-aubergines-tomates-champignons et courgettes-marinées-au-yaourt à dévorer en tête-à-tête au jardin.
Fin mai, tu plaques tout pour t'envoler vers les eaux turquoises d'un pays que tu adores, la Turquie. Loin d'en faire le tour en car comme au temps où t'étais persuadée que le sac à dos te donnait un style dément, tu t'enfermes dans un Club très connu et garanti-sans-enfant pour nager dans le tout compris et l'infantile absolu. Après tout, l'homme et toi, vous méritez bien de vous faire bichonner à coup de cocktails multicolores et de massages turcs.
CE POST EST EVIDEMMENT DEDIE A L'HOMME AVEC TOUT MON AMOUR DE FEMME FIDELE ET SOUMISE
27 octobre 2009
Peur sur La Défense
Je vous ai déjà avoué que noyée par le calme plat de mon bled et ce chômage a priori irréversible, il m'arrivait de rêver d'être à nouveau salariée à La Défense, comme au bon vieux temps.
Hier soir, bien enfoncée dans mon tas de plumes, les yeux rivés sur mon écran plat, j'ai été soudain frappée par un boomerang de réalisme et d'un coup, cette auto-critique virulente s'est imposée : "Ma pauvre fille, comment tu peux être à ce point malhonnête ? A ta place, j'aurais honte. Si loin de l'Arche et du Cnit, tu es une chômeuse de longue durée heureuse."
Là, vous allez me dire : "Mais qu'est-ce-que tu regardais, bon sang, pour en arriver à considérer qu'une chômeuse peut être plus heureuse qu'une travailleuse ?"
Eh bien, je regardais un reportage de Jean-Robert Viallet sur France 3, La mise à mort du travail. Les deux premiers volets seront rediffusés demain, mercredi 28 à 00h50, et le dernier volet sera diffusé mercredi 28 à 23h05 et rediffusé vendredi 30 à 04h20. 3 T sur Télérama...
Tout ça n'a fait que raviver des souvenirs douloureux de mal-être au boulot du temps où en parler n'était pas du tout tendance et où les gentils collègues préféraient occulter le thème en tirant la couverture bien à eux, pendant que consignée dans le bureau du directeur, j'étais contrainte de jurer-cracher-signer que jamais au grand jamais, je n'attaquerais ma future-ex-société aux Prud'Hommes. Tout ça parce que j'avais eu le mauvais goût d'être arrivée la dernière dans le panier de crabes.
Une chose est sure. Je ne regarderai plus jamais un pare-brise sans avoir une pensée émue pour ces salariés qui doivent supporter tant de mépris d'une direction si persuadée d'être drôle et pertinente et pourtant si déshumanisée. D'ailleurs, à la fin du reportage, le DRH, sans doute épuisé par l'animation de ses épouvantables séances d'endoctrinement plie bagages en expliquant qu'il a décidé de vivre autre chose. Edifiant.
Le monde de Oui-Oui n'existe pas plus dans le travail que dans le chômage. C'est bien pour ça que je ne cherche plus d'emploi. Heureusement que l'homme, dans sa grande bonté, m'accorde chaque jour ma pitance.
Vous croyez que j'aurais dû zapper sur "Maman cherche l'amour" ?
22 octobre 2009
L'herbe est plus verte ailleurs - saison 17
Pour ceux qui veulent réviser, la saison 16 se trouve ICI et finit comme ça...
Au lieu de couper court tout de suite à une relation nauséabonde et réaliser que tu es en plein fantasme, tu restes aveuglée par la tentation d'une vie au sud et tu mets l'homme dans le premier avion en espérant qu'une nouvelle page va enfin s'ouvrir.
...
Tu tombes de haut assez vite. L'homme n'est pas depuis deux heures à Saint-Martin-du-Crau qu'il regrette amèrement ses 161£ de billet d'avion et quand il t'appelle le dimanche avant de reprendre les airs, tu perçois rapidement qu'il vaut mieux faire une croix sur le projet. D'après le portrait qu'il t'en taille, le type est un crétin fini et les conditions de travail dignes du 19ème siècle.
Tout étant toujours une question de repères dans la vie, tu en déduis illico que tu n'es pas si mal là où tu es. D'un commun accord, vous décidez de faire encore un bout de chemin sous l'Union Jack, histoire de tenter une seconde FIV avant de planifier ce transfert d'envergure au Québec. Après tout, ta situation, sans être mirifique, est stable. Celle de l'homme aussi. Son chef de cuisine tant détesté venant en plus de quitter la World Company, c'est une nouvelle ère qui commence pour lui, remplie d'espoirs et de sérénité. Ce serait bête de se priver d'une vaguelette si prometteuse.
Sur ces considérations, presque trois semaines sont déjà passées et ça commence à bourdonner dans ta petite tête. Le 3 avril, tu attrapes ton téléphone. Le GP te conseille de faire un test grossesse. Agacée, tu raccroches en te disant que cette idée est parfaitement ridicule. En fait, t'as la trouille. Du coup, tu te concentres sur l'organisation d'une parenthèse en mai en repoussant cette perspective saugrenue à plus tard. Ca t'occupe quatre jours et trois nuits.
Le 7 mars, tu te décides enfin à pousser la porte du centre médical mais ces bougres refusent mordicus de te faire passer un test. Ils t'expédient chez Boots où tu dois claquer 20£ pour un set de trois Clear Blue. Tu rentres sur-le-champ t'enfermer seule avec le mode d'emploi. Et voilà que le résultat est positif. Enfin plutôt positif. Comme tu n'oses pas y croire et que tu n'as pas l'habitude de ce genre de pratique, tu restes sur tes gardes. Le week-end passe et le lundi, sans rien dire, tu ouvres ton deuxième Clear Blue. Même topo. Positif mais pas franchement clair. Tu te convaincs que ça y est, la roue a enfin tourné et toute émue, tu réserves un dîner chic dans un restaurant vietnamien tendance pour faire une surprise à l'homme. Sur une petite carte, tu as écrit : "On a fabriqué un bébé. Incroyable, non ? Bisous d'amour." Ta mise en scène ne génère pas pour autant un enthousiasme exacerbé de sa part. Il t'avoue qu'il se doutait de quelque chose et pas plus que toi, il n'arrive à croire à la fable. La Procréation Médicalement Assistée anesthésierait le plus optimiste des couples.
Eviter de pavoiser s'avère en fait très raisonnable. Trois jours plus tard, l'affaire prend une tournure inquiétante. Le lendemain matin, tu claques ton dernier Clear Blue et son résultat étant toujours aussi curieux, le GP accepte enfin de pratiquer un test qui ne semble pas de bon augure. Une explication limpide ne tarde pas à apparaître sous la forme de douleurs de plus en plus cruelles et tout part à vau l'eau.
C'est ainsi que le vendredi 14 avril à 22h, l'homme et toi, vous atterrissez en taxi aux urgences de Kingston pour tâter du NHS pur et dur. Trois heures épouvantables à attendre pliée en deux, bercée par les gémissements, les cris et les murmures des patients ivres morts qui sont débarqués en masse et une infirmière t'appelle enfin pour t'enfermer dans une petite salle. Une sorte de traitement de faveur au milieu des lits séparés par des rideaux coulissants en tissu n'offrant qu'une intimité toute relative. L'affaire n'est pas pour autant dans le sac. Jusqu'à trois heures du matin, tu restes allongée là, attendant bravement qu'un médecin daigne penser à toi. L'homme exténué par cette atmosphère étrange veille à tes côtés en s'assoupissant régulièrement d'un oeil. Quand une toubib débarque finalement pour t'ausculter, c'est pour t'expliquer que ton état nécessite une observation particulière et qu'elle te consigne donc à l'hôpital au moins jusqu'au lendemain.
En pleine nuit, tu es transférée au département gynéco d'Anne Ward, l'homme sur les roues de ton chariot. L'infirmière de nuit t'installe dans un lit tout frais et tout autour de toi flottent les fameux rideaux de tissu chamarré. L'ambiance est singulière et plus encore que tout à l'heure, le sentiment d'être seuls au monde s'installe. Heureusement, les douleurs s'estompent progressivement grâce aux painkillers. Comme une évidence, l'homme reste collé à toi et malgré les ronflements de votre nouvelle voisine, vous réussissez à trouver le sommeil pour deux heures à peine.
A six heures tapantes, l'infirmière de jour te réveille en tirant le rideau brutalement et voyant l'homme dans ton lit, se met à lui hurler dessus : "You should be out ! You should be out !" Emergeant difficilement, tu marmonnes deux phrases incertaines pour le défendre, tout en pestant ouvertement contre cette hystérique, mais dans ta langue maternelle. En d'autres circonstances, le comique de la situation t'aurait volontiers fait hurler de rire. Mais là, t'es pas fraîche et ton sens de l'humour s'est évaporé.
Au fond de toi, tu sais bien que c'est une fausse-couche mais les médecins t'affolent en parlant de risque de grossesse extra-utérine. Tu ne sais même pas clairement à quoi ils font allusion. Du goute-à-goutte, un nouveau médecin, d'autres examens, le tout sous l'oeil inquisiteur de tes deux voisines dont les bavardages incessants te donnent envie de cotiser dès ta sortie à la mutuelle la plus chic du pays. C'est sûr qu'elles aimeraient bien avoir des détails croustillants sur ton état de santé, la Wendy Hamilton et la Christine Young. T'as repéré leurs noms sur le tableau blanc accroché sur le côté de leur lit. Mais être toutes les trois en pyjama NHS ne te paraît pas une raison suffisante pour papoter à bâtons rompus sur les raisons glauques qui t'ont amenée ici. Qui plus est dans la langue de Shakespeare.
En réalité, tu es totalement épuisée. Et voilà que tu es cordialement invitée à te sustenter. Prudente et sans appétit, tu renonces poliment aux boulettes de viande ainsi qu'à à la semelle de porc et tu optes pour le risotto aux légumes. Un épisode gastronomique inoubliable mais somme toute très bénéfique puisqu'il te donne la force nécessaire pour prendre tes jambes à ton cou.
Le retour au bercail se fait dans la souffrance. Dans un élan d'inconscience totale et grisée par la joie d'avoir été relâchée, tu assures à l'homme que tu peux prendre le bus. Le trajet s'avère interminable et chaque secousse devient vite un calvaire. A Mortlake Station, tu descends complètement éreintée et les quelques centaines de mètres qu'il te reste encore à parcourir semblent des miles. Tes forces te lâchent peu à peu et telle une poupée de chiffon, tu t'écroules sur le bitume toutes les cinq minutes. L'homme, à bout de nerfs, perd patience et commence à râler. A deux pas de ta porte, tu tournes définitivement de l'oeil. Il te ramasse en bougonnant et tel un jeune marié qui aurait dit oui à contrecœur, te fait franchir laborieusement le seuil de la chaumière. Bourrée de calmants, tu t'endors instantanément sans manger et sans gamberger. C'est pas plus mal.
Le lundi suivant à 7h30, et uniquement parce que tu y as été convoquée, tu prends le chemin de la maternité où déjà quatre couples attendent leur tour. Tu notes bien les mines allongées. L'homme et toi, vous plaisantez. Vous savez à quoi vous en tenir. La première fille ressort en murmurant "Oh, I'm so happy !", les trois autres en pleurant. C'est à ton tour de passer l'échographie de contrôle et d'écoper d'une troisième prise de sang. Les risques sont écartés. Tu pars sans une larme, la main dans celle de l'homme.
De cette aventure, tu ne parleras quasiment jamais à personne.
Dix jours plus tard, tu revoies Nick qui cette fois, est assisté d'une petite dame toute ronde et très calme à qui il a visiblement décidé de refiler ton dossier. Cette nouvelle ne t'emballe qu'à moitié, vu que tu t'étais faite à son humour tout British, indispensable à tes yeux pour supporter les expériences infligées à ton corps malchanceux. A défaut d'avoir de la répartie, le docteur Ebtisam est douce et son débit comme son accent en font une alliée dès le départ.
D'entrée, elle te propose de débuter une nouvelle FIV dans un mois. Loin de te faire plaisir, ça te rend plutôt agressive. Tu n'es pas prête à remettre le couvert. La mâchoire crispée et la gorge nouée, tu quittes l'hôpital en fulminant. A quoi bon regarder les 20% de chance de réussite quand il y a 80% d'échec ? Tu maudis la terre entière de devoir supporter ces traitements barbares loin de ton pays et la colère sourde qui t'inonde te pousse même à envisager de quitter l'homme et ses envies d'expatriation perpétuelles pour rentrer tête baissée en France. Tu es désemparée.
Et c'est là que dans un élan d'égocentrisme dont elle seule a le secret, ta charmante belle-soeur te poste huit photos d'elle enceinte jusqu'au cou sur fond de soleil Club Med et de son mari lisant joyeusement Enfants Magazine. Accablée, tu classes ça dans un dossier estampillé "Indécrottables Garces" et tu balances le tout aux archives cinquième sous-sol.
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15 octobre 2009
L'herbe est plus verte ailleurs - saison 16
Pour ceux qui veulent réviser, la saison 15 se trouve ICI et finit comme ça...
Tu sautes dans l'Eurostar pour retrouver quelques bons vieux potes parigots, te faire un film et tout comprendre, te baffrer un couscous royal, consulter un dentiste digne de ce nom et finir dans les montagnes les plus convoitées du monde à peaufiner tes virages et te gaver de diots au vin blanc.
T'en profites. Dans un an, ce n'est pas par le tunnel transatlantique que tu pourras revenir au pays.
...
De retour au Royaume d'Angleterre, les festivités démarrent et c'est le samedi 12 février 2000 que tu débouches pour la première fois de ta vie un flacon de Synarel, gentiment délivré par la pharmacie interne du Queen Mary's Hospital. Pendant 18 jours tu vas sniffer matin et soir et comme t'as traduit au petit poil le dossier remis par le gentil Docteur Pulsford, tu sais que l'étape 1 appelée down-regulation équivaut à mettre la machine au repos. Tout ça n'est pas bien méchant et ne t'empêche certes pas de vivre.
Voilà que le 24 février, les visas canadiens frappent à ta porte. Ton temps sur le territoire britannique est désormais compté. Il faut en profiter. La conduite à droite n'ayant plus de secret pour l'homme, c'est le moment d'appeler ton loueur préféré pour aller sillonner les Wales pendant quatre jours.
Arrivée à Llangolen, tu files vers le Snowdonia National Park, la fleur aux dents. A chaque fois que le Routard dit "Séjour obligatoire", toi, tu obtempères. Seulement, parier sur le nord du Pays-de-Galles fin février, c'est risqué et quand le ciel tombe et qu'un déluge apocalyptique s'abat sur le paysage, tu renonces à conquérir le point culminant de l'Angleterre. La mort dans l'âme, tu traverses la région, tes quatre roues dans l'eau jusqu'au cou, en répétant en boucle à l'homme qui tente vaillamment d'apercevoir un bout de bitume entre deux volées d'essuie-glaces, "Tu crois qu'on va s'en sortir ?". T'as déjà failli être emportée par un cyclone à la Guadeloupe et avec la chance écoeurante qui te colle à la peau, t'es bien capable de passer par là juste le jour où une- montée-violente-des-eaux-engloutit-en-quelques-heures-le-nord-du-Pays-de-Galles.
En fonçant plein sud les yeux fermés , tu parviens heureusement à t'en sortir saine et sauve. Visiblement, ta vie ne devait pas prendre fin sur la route de Llanberis à Beddgelert. La voiture, elle aussi, est passée à travers. Tant mieux. Ta debit card ne sera pas réquisitionnée par Europcar.
Le soleil réapparaît doucement et c'est à Hay-on-Wye que l'homme et toi, vous tombez définitivement amoureux de ce coin de terre celte. Bien sûr, l'accueil et le breakfast pantagruélique du B&B "The Old Postoffice" y sont pour quelque chose mais c'est surtout ses mille délicieuses librairies qui vont te séduire et par la même occasion vider ton porte-monnaie.
Cette parenthèse heureuse se referme vite et le 1er mars, le docteur Puslford te donne le feu vert pour la série de piqûres. D'un coup, l'ambiance vire dans la chaumière car tous les soirs désormais, tu vas devoir te soumettre à une injection de Gonal-F, sensée booster ton système paresseux et produire des chapelets d'eggs. La traduction sommaire que tu fais des propos du bon Docteur Pulsford, Nick pour l'intime que tu es devenue par la force des choses, te fait l'effet d'être une sorte de poule pondeuse de batterie qui se retrouve dans le collimateur de son éleveur bien-aimé. Le NHS t'a délivré un stylo propulseur d'aiguille et comme tu es lâche comme pas deux, la seule action à laquelle tu te résous, c'est baisser ton pyjama et fermer les yeux pendant que l'homme se venge de toutes les misères que tu lui fais en appuyant sur le bouton. Après tout, un enfant, ça se fait à deux.
Huit soirées on-joue-au-docteur-Snuggles plus loin, t'enfourches à nouveau ton vélo pour traverser le parc direction l'hôpital et passer au scanner. Là, Nick te démontre toute sa maîtrise de l'euphémisme pour te faire avaler que le résultat est mauvais. Ton corps est borné. Il faut augmenter les doses. Il en profite pour te faire signer un Consent to Pay. 1190£, c'est la somme que tu lui devras lui remettre si l'opération est menée jusqu'au bout. A défaut, t'auras un discount. En tout cas, une chose est sure. Les blouses blanches anglaises ont désormais tout pouvoir sur vos biens les plus personnels. Œufs et spermatozoïdes pourront tout subir. C'est écrit et approuvé.
Un autre scan permet de suivre l'évolution de l'affaire mais ce n'est vraiment que 13 jours plus tard que les menus espoirs qu'il te reste vont passer à la trappe. Un seul follicule s'est développé. La collecte des œufs ne pourra probablement pas avoir lieu. Deux injections après, ton sort est scellé. La tentative a échoué. Le même jour, en récompense, tu as droit à l'ultime piqûre, celle de Profasi, destinée normalement à libérer des tonnes d'œufs reluisants et dodus. Sauf que les tiens sont donnés pour morts et qu'en désespoir de cause, Nick te conseille de batifoler à l'ancienne dans deux jours. Ce que tu fais, mais sans enthousiasme démesuré. Ces 17 jours de mars 2000 ont causé des fêlures irréversibles dans ta caboche qui doit maintenant digérer l'échec. Ton corps, quant à lui, est prié de se reposer quelques mois avant d'être à nouveau bombardé.
Au milieu de tout ça, il faut organiser ton transfert outre-atlantique et d'Interpack à Anglo Pacific, tous les commerciaux-te-promettant-une-prestation-soignée-et-un-déménagement-paisible-et-sans-douleur débarquent chez toi pour transformer tes affaires en m3, eux-mêmes convertis en pounds sonnantes et trébuchantes.
Toutefois, comme tous ces évènements te déboussolent sévèrement, tu supplies l'homme de rentrer vivre en France et tu lui concoctes même des CV éclatants. Des contacts sont renoués et quelques candidatures expédiées. Ca porte ses fruits et le patron d'une pâtisserie provençale l'appelle un jour pour lui proposer un poste. Assez vite, le lascar s'avère caractériel et incompétent. Au lieu de couper court tout de suite à une relation nauséabonde et réaliser que tu es en plein fantasme, tu restes aveuglée par la tentation d'une vie au sud et tu mets l'homme dans le premier avion en espérant qu'une nouvelle page va enfin s'ouvrir.
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14 octobre 2009
Le réseau
Des années lumière que le grand cheval de bataille de Pôle-Emploi-ex-ANPE, c'est LE RESEAU.
Tu es demandeur d'emploi ? Pour trouver un job, tu dois activer ton réseau. Simplissime.
Voilà où j'en suis encore et toujours aujourd'hui, chaperonnée par ma coach personnelle, extrêmement placide et heureusement indulgente sur les abdo-fessiers. Que voulez-vous, la république ne peut m'offrir qu'un ersatz de celle de Madonna.
LE RESEAU.
Quand on prononce ce mot, ma copine Sandrine, ça lui déclenche une réaction épidermique qui la fait se transformer en créature sauvage, la tignasse ébouriffée, les yeux exorbités, l'écume aux lèvres et le verbe incontrôlable. Ma copine Dominique, elle, a moins de cheveux mais tout autant de bagou pour déblatérer sur le sujet.
Et ces deux-là, je peux vous dire que ça me soulage de médire en leur compagnie car en ce qui me concerne, c'est à un yogi compétent qu'il faudrait que je m'en remette désormais, tellement le concept me fait virer à l'ours mal léché.
Depuis quatre ans, je n'ai pas perdu une occasion de parler de ma quête du Graal lors de surprise-parties organisées par la boite de l'homme, pensant qu'un jour ou l'autre, ces braves reconnaîtraient mes talents ou auraient pitié de moi, au choix. Rien à faire. Je n'ai fait que me heurter à une politique virulente mais très silencieuse d'anti-regroupement-familial.
L'homme m'ayant appris un jour que le beau-frère de son boss œuvrait chez Synergie, je l'ai travaillé au corps pendant deux ans avant qu'il daigne enfin lâcher le morceau et faire en sorte que les sus-dits mettent mon cas sur le tapis lors du prochain déjeuner dominical. Les protagonistes se sont montrés bien polis et m'ont juré avoir débattu de l'affaire entre Roquefort et tarte aux fraises. Peine perdue. J'ai relancé, presque harcelé, tout ça pour mieux échouer aux oubliettes.
L'homme étant manifestement une source décevante, il fallait élargir le réseau.
Entre le voisin de droite, en retraite très anticipée car fâché-avec-le-monde-du-travail-pour-la-vie et celui de gauche tendance chasse-pêche-nature-et-traditions, mon cœur balançait sans pouvoir s'arrêter. Alors je m'en suis remise à la bible de l'ANPE et dans la définition du réseau, j'ai soudain trouvé : les commerçants du quartier. Attaquer le boulanger, le boucher, le marchand de journaux, c'était vraiment l'idée astucieuse. Bien sûr. Le souci, c'est que mon porte-monnaie étant un adepte de la grande distribution, je me voyais mal, entre deux tranches de Bayonne, interpeller la vendeuse du rayon charcuterie d'Auchan "Eh, M'dame, je cherche un poste en ADV, export si possible." Un coup à la traumatiser à vie.
C'est à ce moment que je me suis dit qu'il fallait la jouer plus fine. La sortie de l'école. Bon sang mais c'était évident, je l'avais à porter de main, ce réseau faramineux. Les mères des copains de ma fille, elles allaient forcément pouvoir me mettre en relation avec une foultitude de PDG accueillants et de DRH charmants. Pendant des mois, j'ai fureté à droite à gauche mais visiblement, les parents d'élèves fréquentant mon secteur d'activité avaient autre chose à faire que de camper devant la grille à 8h50 et à 16h30. Quant aux présents, force fût de constater que nos repères n'étaient pas tout à fait similaires et le soir où la mère d'Anatole m'a balancé avec désinvolture : "Non, mais toi, tu cherches pas un poste incroyable... Tu veux un p'tit boulot... T'as pas besoin de beaucoup, non ? 2 ou 3000 balles, ça te suffirait ?", j'ai décidé de classer l'affaire, toute tentative de symbiose étant devenue vaine à mes yeux .
L'étape suivante, c'était de partir en guerre du côté des amis. Le souci, c'est qu'à force de bourlinguer, des vrais potes de trente ans, on n'en a plus aucun. Restait plus qu'à tenter ma chance du côté des copains de fraîche date, ceux avec qui je fraternisais un peu, beaucoup, voire passionnément depuis mon débarquement en Loire-Atlantique.
Avec certains, j'ai préféré faire la morte. Un déjeuner à les écouter raconter à quel point ils étaient offusqués que leur femme de ménage ait osé leur demander s'ils ne connaissaient pas quelqu'un pouvant fournir du travail à son mari a suffi à calmer mes ardeurs.
Avec d'autres, j'ai essuyé des regards condescendants sous-titrés la-pauvre-fille-elle-trouvera-pas, des je-te-jure-si-je-pouvais-faire-quelque-chose-je-le-ferai faux-cul de première et des attitudes muettes et égoïstes genre j'ai-rien-vu-j'ai-rien-entendu-on-passe-à-autre-chose.
De temps à autre, un brave est venu vers moi plein de bonnes intentions pour me filer des noms de DRH, un gentil a passé 20 mn au téléphone à me convaincre de faire ci ou ça et un Zorro m'a invité à boire un thé un jour d'overdose de claques.
Oui mais voilà, tout ça m'a permis de faire le ménage sur mon portable mais pas de dégoter un salaire.
Arrivée à ce stade, que me restait-il ? Les groupements d'entreprises. Dans le bled, une zone d'activité soi-disant en développement et d'ailleurs totalement inaccessible par les transports en commun. Plusieurs coups de fil et trois mails ont suffi à me faire capter que de ce côté-là non plus, il n'y avait pas grand chose à espérer.
A bout, je me suis jetée au cou du 2ème adjoint à l'administration et aux ressources humaines du bled lors de la balade sur la Loire offerte par la mairie aux nouveaux arrivants. Certainement dans le but que je vote pour son équipe aux prochaines élections, il m'a promis monts et merveilles et bizarrement, m'a enterrée dès notre retour à terre.
En désespoir de cause, je suis retournée draguer sur Viadeo, ce réseau prétendument fantastique sur lequel j'étais inscrite depuis déjà 5 ans sans jamais avoir eu le moindre contact. Puis fatiguée par un harcèlement constant visant à me faire payer pour entrer en relation avec les abonnés, je me suis fait un petit plaisir et j'ai cliqué sur "Annuler votre compte".
Alors ?
Alors si quelqu'un a le portable du PDPA... Apparemment, il a un tuyau pour trouver des postes à La Défense.
08 octobre 2009
L'herbe est plus verte ailleurs - saison 15
Pour ceux qui veulent réviser, la saison 14 se trouve ICI et finit comme ça...
L'homme commence à te courir sérieusement sur le haricot mais comme tu ne voies pas d'autres issues, tu te laisses porter par ses décisions en te voilant la face. Pourtant, on ne peut manifestement pas courir deux lièvres à la fois. Faire des FIV et s'expatrier en même temps relève de l'exploit et tu n'as rien d'une Wonder Woman.
...
Il va bien falloir pourtant que tu affrontes ton destin. Le visa canadien n'a pas encore débarqué mais les dés sont jetés. A dater du 21 janvier 2000, tu as un an pour le faire valider. A défaut, tu pourras l'encadrer.
Pour l'instant, ta première fécondation in vitro va venir pimenter un quotidien qui devient un tantinet pesant. Déjà un an que tu travailles pour ce marchand de vin et le concept tout-nouveau-tout-beau des débuts s'est quelque peu usé au fil du temps. Tu as fait le tour de ton poste depuis belle lurette et la routine n'étant pas ta tasse de thé, tu végètes gentiment, bercée par ta stabilité financière. Finalement, ce qui te coûte le plus, c'est d'avoir à supporter ton environnement de travail.
Ici, pas de bureau individuel mais un open space qui n'a rien de rutilant. Une salle sans fenêtre perchée au-dessus d'un entrepôt dans laquelle s'entassent huit à quatorze personnes, y compris les deux patrons. Tu t'amuses à imaginer une douzaine de français cohabitant dans cet espace minuscule et tu te dis qu'ils ne mettraient pas deux jours à se crêper le chignon.
Rien de tel ici. Tes collègues sont impassibles et ne revendiquent rien. Ils mâchouillent des bonbons et du chocolat toute la journée, font chauffer la bouilloire toutes les dix minutes, déjeunent en un quart d'heure et poussent la climatisation à fond été comme hiver. Toi qui n'a pas le sang si chaud, tu deviens vite maboule quand il fait 17,5° et que tu les entends gémir : "It's hot, it's hot." Alors, côté tenue, tu mises tout sur la politique de l'oignon et tu planques une paire de chaussettes en laine dans le tiroir de ton bureau. Les jours de grand vent, ta botte secrète, c'est d'exposer tes mains aux vapeurs bienfaisantes d'un mug rempli d'eau bouillante.
Même descendre aux toilettes vire à l'expédition polaire et c'est toujours au bout du rouleau et emmitouflée dans ton manteau que tu t'y résous. Depuis qu'ils ont fermé l'entrepôt au public, il n'y fait jamais plus de 14°.
Tous les jours, ta demi-heure de déjeuner se résume à avaler ta pitance debout dans une pièce exiguë et douteuse qui jouxte les sanitaires, l'accès de la petite salle de réunion ayant été interdite par la direction. Evidemment, pas question de t'attarder car là non plus, point de chauffage. Ton lunch englouti, tu sors prendre l'air au hasard des rues environnantes. C'est vital pour ne pas tomber dans l'homicide volontaire avec préméditation.
Seul cadeau consenti au staff, un micro-ondes pas très net mais fort utile pour manger chaud et qui, depuis qu'il est tombé en panne par malheur, n'a jamais été remplacé. C'est ainsi que de salades de riz en mélanges de pâtes, tu ne peux même plus compter sur ton break Tupperware pour te dégeler la couenne.
Relire Dickens te paraît superflu et c'est l'air dubitatif que tu observes l'un des boss rouler en Ferrari et l'autre en Jaguar.
Il faut pourtant faire contre mauvaise fortune bon coeur. Tu n'as pas le choix. Ton salaire est absolument nécessaire pour payer les FIV imminentes et le déménagement transatlantique qui va suivre. Et puis, tout bien réfléchi, tes collègues, tu les aimes bien. Même ton patron. Pas du genre qui est né avec une cuillère d'argent dans la bouche mais plutôt du style qui a trouvé une bonne idée et qui récolte les fruits de son dur labeur. Et puis, même s'il te semble parfois imprévisible, tu le trouves globalement assez droit dans ses bottes.
Et sans conteste, ce qui te fait fondre, c'est qu'il te fait des compliments sur la qualité de ton travail. T'en défaillirais de bonheur. Après tout, ce n'est pas en France que tu as vécu pareil évènement. Mésestimée et incomprise que t'étais. Ici, ton boss est pragmatique. Il se moque éperdument de quelle caste tu viens, de l'école machin-truc que Papa-Maman t'ont payée, de tes trente-six diplômes ou des collègues avec qui tu déjeunes. Ton boulot répond à ses attentes et c'est tout ce qui l'intéresse.
D'ailleurs, le jour où la standardiste dérape sévèrement avec un client, c'est sous tes yeux écarquillés qu'elle est virée en une demi-heure. Un coup à rafraîchir encore un peu plus l'atmosphère. Pourtant aucune émeute à l'horizon. Chacun garde ses opinions et replonge son nez dans ses papiers en silence. Ca t'épate sur le coup mais le temps défilant, toi qui détestes les conflits, tu en viens à trouver cette attitude plutôt confortable et fichtrement reposante comparée à ton parcours hexagonal.
Malgré tout, en bonne française que tu es, tu ne manques jamais une occasion de te faire remarquer. C'est comme ça qu'un jour tu attrapes ta copine Anne, une compatriote, pour apostropher gentiment le directeur financier et lui demander comment ça se passe pour calculer tes points de retraite. Son regard goguenard et sa réponse ironique t'en apprendront plus sur la mentalité anglaise que toutes tes années d'étude d'It's up to you, méthode d'apprentissage révolutionnaire mise en place à Courbevoie dans les seventies.
La vengeance étant un plat qui se mange froid, c'est un jour d'ambiance festive que tu en profiteras pour lui glisser quelques piques du genre "Mike, do you think that slavery has been really abolished ?". Après tout, ce qui distingue les anglais des français, c'est leur formidable sens de l'humour et tu sais que cela ne portera pas à conséquence. Il suffit d'une soirée au pub pour que tout le monde se rabiboche.
Pendant que tu luttes pour t'adapter à tes nouvelles conditions de travail, l'hiver londonien progresse et la version 2000 est plus rigoureuse que les autres. Prendre des forces avant de rentrer dans ta peau de cochon-d'inde-soumis-à-toutes-les-expériences est vital. Tu sautes dans l'Eurostar pour retrouver quelques bons vieux potes parigots, te faire un film et tout comprendre, te baffrer un couscous royal, consulter un dentiste digne de ce nom et finir dans les montagnes les plus convoitées du monde à peaufiner tes virages et te gaver de diots au vin blanc.
T'en profites. Dans un an, ce n'est pas par le tunnel transatlantique que tu pourras revenir au pays.
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06 octobre 2009
Relever la tête
Déjà six jours que je suis molle de rage et de dépit. Il est temps de digérer l'affaire et urgent de retrouver quelques grammes d'humour.
1400 jours que notre première lettre à l'Aide Sociale à l'Enfance est partie par la Poste. Dans un dossier intitulé "Deuxième adoption", j'ai soigneusement rangé mon récapitulatif de toutes les démarches accomplies pendant cette grossesse à rallonge. Ca donne ça :
Notre deuxième adoption
- Envoi dossier à l’ASE le 22 novembre 2005
- RDV assistante sociale à la maison le mercredi 7 juin à 11h
- RDV psychologue
- RDV assistante sociale le 17 août 2006 à 9h
- RDV assistante sociale le 5 septembre 2006 à 9h30
- Agrément reçu le 5 octobre 2006
- Changement d’adresse suite déménagement
- Nouvel agrément et nouvelle notice reçus par courrier le 10/01/07
- Envoi dossier présentation à l’AFA le 30 janvier 2007
- Tél de l'AFA le 31 janvier pour demander la copie du dernier rapport de suivi 1er enfant
- Mail à Médecins du Monde le 31 janvier pour demander une copie du rapport 1er enfant
- Envoi rapport à l’AFA le 9 février
- L’AFA demande un avenant à l’agrément attestant que nous sommes propriétaires le 15 février
- Téléphone et fax avec attestation du notaire à l’ASE le 15 février
- Réception de l’avenant à l’agrément disant qu’on est propriétaires 8 mars 2007
- Tél AFA et envoi copie de cet avenant le 8 mars 2007
- Projet de mise en relation reçu le 20 avril 2007
- 4 documents renvoyés le 23 avril 2007
- Réception lettre AFA et dossier à constituer le 3 juillet 2007
- Demande de correction de la mention « pour un enfant de moins de deux ans » à l’ASE le 4 juillet 07
- Tél de l’ASE le 9 juillet
- Je tél à l’AFA. Pas de problème.
- Mail à l'ASE pour copies certifiées conformes le 9 juillet
- Problème avec la mairie de Suresnes : 2 demandes car mal fait.
- Problème de délai avec le Ministère à Nantes pour acte de mariage, délai très long.
- Envoi dossier Ministère Affaires Etrangères 19 septembre 2007 en lettre prioritaire.
- Retour du dossier complet le 22 septembre : la notice du Conseil Général n’est pas signée et la signature de MDM sur le rapport de suivi 1er enfant n’a pas été certifiée en mairie.
- Mail Conseil Général et mail MDM samedi 22 septembre.
- Réponse mail de MDM lundi 24 septembre.
- Je tél à l'AFA le lundi 24 septembre pour expliquer tout ça.
- Tél Conseil Général mercredi 26 septembre
- Je vais à Nantes jeudi 27 pour récupérer les rapports de MDM.
- Notice signée reçue le vendredi 28 septembre 2007
- Dossier ré-expédié au MAE le 28 septembre à 14h30
- Envoi dossier Action Visas le 8 octobre 2007
- Retour du dossier le 28 octobre 2007
- Envoi lutin bleu à l’AFA le 29 octobre 2007
- DTC (Date To China) 23 novembre 2007
- 8 avril 2008 : tableau AFA mis à jour. On est LID 28/11/07.
Depuis cette date, silence radio. Les jours défilent, les mois, les années et on en finit par oublier les vergetures géantes qui craquellent l'esprit en douce.
Depuis toujours, on dit que quand le service de l'adoption chinois examine le dossier sans exiger de pièces complémentaires, c'est bon signe. Pour Miss Cocotine, rien n'était venu troubler cette période d'attente angoissée.
Jeudi, cette nouvelle intrusion administrative dans notre vie a cassé notre équilibre chancelant en nous obligeant à replonger le museau dans ce dossier difficile.
Quand nous avons décidé en 2005 de mettre en route une seconde procédure, le pari était très risqué. Mais le deuil du deuxième enfant était alors insurmontable. Parier sur une bonne fortune nous a semblé la meilleure solution. Force est de constater aujourd'hui que la chance n'a pas daigné frapper à notre porte et que les années se sont entassées.
On a beau multiplier les All Stars, rajeunir est un rêve inaccessible. J'ai toujours en mémoire ce jour où quand je disais qu'avoir un enfant si tard n'était pas raisonnable, quelqu'un m'a répliqué avec beaucoup d'humour et de clairvoyance : "Ce n'est pas tellement l'âge que vous avez maintenant mais celui que vous aurez dans vingt ans."
Aujourd'hui, je me dis juste que si malgré tout, on s'entêtait et que miraculeusement, on parvienne à être à nouveau parents, il ne faudrait plus m'appeler Laétitia mais Madonna !
Suis-je prête ? Mystère et boule de gomme.
Hier soir, l'homme et moi avons statué. On a quinze jours pour faire un choix.
Une fleur pour vos messages de soutien. Merci.
(et n'oubliez pas que je vous réponds dans les com'...)















