C'était listé dans mon fil de vie. La 36ème semaine de 2010 devait être active et j'en émerge sur le flanc, la tête embouteillée de milliers de voitures et le corps engourdi par cet ennui pesant si bien décrit par Maupassant.
Je suis une bureaucrate soumise aux soubresauts d'un chemin incohérent qui fulmine contre sa boite bloquée en marche arrière.
En marche arrière.
Jusqu'où ?
Auparavant, lorsque j'étais lassée par des journées sans saveur, j'avais toujours un collègue goguenard qui s'exclamait "Vivement la retraite !" pour détendre l'atmosphère.
De nos jours, celui qui se laisserait aller à ce genre d'expressions en désuétude serait à coup sûr classé dans les rêveurs ou les blagueurs.
Si malgré les mille turpitudes que m'aura imposé mon karma, j'arrive à atteindre un âge avancé, je rejoindrai la joyeuse troupe des poly-pensionnés handicapés, de surcroît, par des périodes d'inactivité courtes ou longues. Ce qui me promet une retraite aussi somptueuse que celle des petits vieux aux mâchoires et semelles trouées qui me souriaient timidement lorsque je croisais leur chemin à Londres. Il ne sera alors plus question de jeter les épluchures mais de les accommoder pour le dîner. Un coup à déséquilibrer le compostage.
C'est donc partiellement amorphe que j'ai assisté au spectacle des 1,1 à 2,7 de manifestants descendus dans la rue. Selon certaines sources, du sans précédent. Mais dans quelles proportions, finalement, sur une population active de plus ou moins 28 millions (si l'on suppose qu'il n'y ait eu que des actifs parmi eux) ?
Je suis dans les 90 à 96 % d'autres.
Des années, la boule au ventre, j'ai attendu des métros et des RER qui n'arrivaient pas pour finalement traverser la moitié de Paris à pied, à cheval ou à vélo afin d'éviter d'être cataloguée de fumiste par mon pourvoyeur de CDD et d'atterrir sur la liste noire de ceux qui ne signeraient jamais de CDI. Ma priorité, c'était de payer mon loyer et de remplir le réfrigérateur.
Lundi et mardi, j'attaquais mon contrat-précaire-dans-la-FPT-à-30-km-de-chez-moi.
Alors la contestation, la revendication, l'altercation, j'avais bien d'autres chats à fouetter que de les décliner.
Chacun sa réalité.
Un jour, j'ai partagé une table d'hôtes charmante avec une petite famille bien élevée. Lui, de bonne compagnie, était tiré à quatre épingles, alignait les mots dans l'ordre, peaufinait son subjonctif et faisait preuve de prévenance et de courtoisie à chaque geste. Très vite, la tablée entière apprit qu'il était indépendant dans le prêt-à-porter de qualité. Sans savoir ni pourquoi ni comment, la conversation a brusquement dévié sur les 35 heures. Devant mes yeux ébahis, l'olibrius est parti dans une tirade hallucinante couronnée d'un mais-je-ne-comprends-pas-comment-on-peut-compter-comme-ça-ses-heures-de-travail.
Les yeux écarquillés, je l'observais en me demandant comment un type apparemment intelligent et éduqué pouvait en arriver à des raisonnements aussi culottés et égocentriques.
Un autre jour, j'ai assisté à une réunion d'école où l'institutrice, très remontée contre les réformes récemment mises en place, se lança d'un coup dans un plaidoyer relativement déplacé ponctué d'un incroyable mais-vous-vous-rendez-compte-s'ils-nous-font-travailler-le-mercredi-en-plus-non-mais-on-va-être-épuisé.
La bouche entrouverte, je l'observais en me demandant comment quelqu'un d'apparemment intelligent et éduqué pouvait en arriver à des raisonnements aussi culottés et égocentriques.
Chacun sa définition de la pénibilité au travail.
Et ceux qui sont à la chaîne dans l'industrie ?
Et ceux qui sont dehors un marteau-piqueur en main ?
Et ceux qui sont dans le froid d'une usine agro-alimentaire ?
Et ceux du quai de Ouistreham ?
Ceux-là ont assez peu de privilèges auxquels s'accrocher. Bizarrement, ce ne sont pas eux qu'on entend le plus.
Chacun sa vision des privilèges.
Et la DECENCE ?
Et L'ECOUTE ?
Et la COMPREHENSION ?
Et la SOLIDARITE ?
Et le CONSENSUS ?
Des mots oubliés par certains qui tirent systématiquement la couverture à eux face à d'autres qui veulent à tout prix, et pour des raisons que seul un extra-terrestre pourrait méjuger, faire passer leur réforme en force.
Au milieu, les autres. Et moi.
Alors ? Faut-il rester beau joueur en considérant que mon-PDPA-bien-aimé n'est pas arrivé au pouvoir par la voie du Saint Esprit mais porté par 53% des votants, se résigner et attendre patiemment 2012 en cultivant la-politique-de-l'espoir-fait-vivre ?
C'est exactement la question qui trottait dans ma tête le soir où, chez Arlette, j'ai assisté au manège bien orchestré des hautes sphères qui défilaient tour à tour en prenant bien soin d'éviter toute confrontation. Comme un merveilleux exemple de dialogue constructif.
Sans parvenir à trouver de réponse et un brin désabusée, j'ai fermé boutique en clamant haut et fort : "On n'est pas sorti de l'auberge !".
Oui, cette foutue semaine m'aura vraiment mis la rate au court-bouillon. A coup sûr, les suédois et leurs 14 ans de négociation ne resteront pas au livre des records.
Bonne semaine à tous !